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En céréales et fruits, leur travail ne paie plus

Avec la fraise hors sol, Thierry Jurdic (à gauche) et son fils Vincent ont appris un nouveau métier, complémentaire aux céréales, vergers et fraises de plein champ.

Sur leur ferme diversifiée, Thierry et Vincent Jurdic travaillent avec passion. Mais depuis trois ans, les difficultés s’accumulent. Et les revenus sont insuffisants.

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Il veut « depuis tout petit » marcher sur les traces de son père et son grand-père. « C’est un métier de passion », confie Vincent Jurdic, 28 ans, producteur de céréales et fruits avec son père Thierry sur 153 ha à Bougé-Chambalud, en Isère. Sous la serre multichapelles d’un hectare érigée en 2019 pour son installation, les fraisiers suspendus à 1,20 m du sol commencent à fleurir. « C’est confortable de travailler debout, et la plantation horizontale en écobacs facilite la récolte car les feuilles montent tandis que les fruits descendent, apprécie Thierry. La maîtrise de l’hygrométrie et de la température permet de limiter les traitements et gérer les ravageurs par des lâchers d’auxiliaires. On peut ainsi cultiver les variétés printanières avec zéro phyto. »

Pilotage très technique

L’espace sous serre est optimisé avec la plantation de pommes de terre nouvelles au sol, qui réutilisent le substrat en fibre de coco des fraisiers après un an et demi de repos. « La serre, c’est très technique, reprend Thierry. Tout est géré par ordinateur mais on doit surveiller de près tous les paramètres. » C’est un nouveau métier que le père et le fils ont appris ensemble, tout en gérant les céréales, les vergers et les fraises de plein champ.

Le choix de variétés goûteuses permet de se démarquer des fraises espagnoles et marocaines à bas prix. (©  Bérengère Lafeuille)

Quand Thierry s’est installé avec son père en 1996, la production phare était la pêche. « On en avait 16 hectares, et il y en avait 400 à 500 hectares sur la commune, se remémore-t-il. Au printemps, c’était tout en nuances de rose. » Le virus de la sharka dans les années 2000 a transformé le paysage. Tout a été arraché.

Les pommiers ont pris la place des pêchers qui constituaient jadis la production phare de la commune. (©  Bérengère Lafeuille)

Comme d’autres, Thierry a failli quitter le métier. Mais il a relevé la tête. Les nombreux arrêts d’activité offraient des opportunités de reprendre du foncier : il s’est agrandi. Seul après le départ à la retraite de son père, il a développé les céréales. Des pommiers ont remplacé les pêchers et les fraises ont doublé de surface.

Quand Vincent s’est installé en 2019, ils ont investi 750 000 € pour développer la fraise hors-sol. À l’époque, l’exploitation était rentable. Tout a basculé en 2023. « Notre résultat a été négatif après une récolte catastrophique en céréales, des maladies sur les fraises de plein champ pour lesquelles on n’a plus de solution efficace, de la tordeuse sur les pommes… Et les charges ont augmenté de 30 %. Il a fallu faire un emprunt court terme qu’on traîne depuis trois ans, explique Thierry. On ne se verse plus de salaire. Notre fils vit avec nous grâce au salaire d’enseignante de ma femme. »

Flambée des charges

Même si les campagnes suivantes ont été correctes, les prix agricoles n’ont pas suivi l’inflation. « En cinq ans, le Smic est passé de 9,5 à 12,5 €/h, illustre celui qui emploie jusqu’à 25 saisonniers en période de récolte. Ma facture d’engrais a bondi de 250 à 600 €/t. Le substrat des fraisiers est passé de 1,5 à 2,1 €/m et le plant de 0,5 à 0,8 €. Le prix de l’eau a pris 40 %. Et le prix du gazole a doublé alors que celui du blé est passé de 150 à 160 €/t. » Il a essayé de vendre du matériel pour faire rentrer de la trésorerie, sans succès.

L’arrêt des céréales est envisagé, d’autant que leur parcellaire morcelé coûte cher en temps, gazole et pneus. « Déjà, on ne ressème pas de maïs car le produit ne couvrirait même pas les charges, a calculé Thierry. On laisse 30 ha en jachère et j’occuperai mon été à récolter des fraises pour faire l’économie d’un saisonnier. » La ferme a été labellisée HVE (1) en 2022. « On essaie de travailler bien et on fait autant d’heures qu’on peut : on devrait pouvoir sortir deux salaires, soupire-t-il. Mais on ne maîtrise pas le coût des intrants, les prix de vente, les aléas climatiques… »

Au lieu de se laisser abattre, « on garde l’espoir d’une bonne saison qui nous remettra d’aplomb », révèle Vincent. En attendant, les premières fleurs apparues sur les pêchers plantés l’an dernier redonnent le sourire à Thierry : « J’en ai planté 60 ares à la demande de grossistes, et c’est bon de retrouver ces arbres qui m’ont manqué. »

(1) Haute valeur environnementale.

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